Pendant longtemps, la question était simple : est-ce que le match sera télévisé ?Aujourd’hui, elle l’est beaucoup moins.Il faut désormais se demander qui produit la rencontre, qui la diffuse, qui possède les droits, où se construit l’audience et, surtout, comment cette audience peut être transformée en valeur pour les clubs, les fédérations, les sponsors et les producteurs.
Cette évolution est encore récente en Tunisie. Mais elle est déjà visible.
Et le parcours de KBK Prod, notamment à travers son expérience avec le handball tunisien, permet d’observer de près cette mutation.
En 2023, la Fédération Tunisienne de Handball annonçait un accord avec KBK Prod portant notamment sur la production audiovisuelle et la diffusion de rencontres. Derrière ce partenariat apparaissait déjà une évolution importante : la production sportive ne devait plus uniquement permettre de montrer un match, mais contribuer à construire un véritable environnement média autour de la compétition.
Trois ans plus tard, la question ne consiste plus seulement à savoir comment diffuser davantage de rencontres.
Elle consiste à comprendre quel modèle économique peut se construire derrière ces images.
SportBusiness Talks : dans les coulisses de KBK Prod
Dans ce nouvel épisode de SportBusiness Talks, SportBusiness reçoit KBK Prod pour revenir sur les coulisses de la production sportive en Tunisie : streaming, dispositifs techniques, audiences digitales, monétisation, distribution et évolution des droits médias.
Une conversation sur ce que le supporter voit à l’écran, mais surtout sur tout le business qui se construit derrière.
Quand filmer un match ne suffit plus
Pour le spectateur, l’expérience paraît simple. Un lien, quelques secondes de chargement et le match apparaît sur un téléphone, un ordinateur ou un téléviseur connecté.
Derrière cette simplicité apparente se cache pourtant une mécanique autrement plus complexe. Caméras, réalisation, équipes techniques, connectivité, habillage graphique, déplacement du matériel et coordination avec les organisateurs : chaque rencontre représente un coût avant même de générer sa première vue.
Lorsque plusieurs matchs doivent être produits simultanément dans différentes salles, l’équation change encore de dimension. Dès la saison 2023-2024, KBK Prod assurait ainsi la diffusion simultanée de plusieurs rencontres du championnat tunisien de handball.
Cette capacité paraît essentiellement technique. Elle est en réalité beaucoup plus stratégique. Car produire occasionnellement une rencontre constitue une prestation audiovisuelle.
Produire régulièrement une compétition commence à ressembler à une infrastructure média.
Le match devient un produit
La valeur d’une compétition sportive ne repose pas uniquement sur ce qui se déroule sur le terrain. Elle dépend aussi de sa capacité à être vue.
Un championnat peut réunir des clubs historiques, des joueurs reconnus et des milliers de supporters. S’il reste difficile d’accès en dehors des salles, son potentiel média demeure mécaniquement limité.
La production audiovisuelle change cette équation. Chaque rencontre devient un contenu. Chaque contenu peut générer une audience. Et chaque audience peut devenir un argument commercial.
C’est probablement ici que commence réellement le passage du sport au sport business.
Un match diffusé en direct peut ensuite être décliné en résumé, highlights, interviews, séquences verticales, statistiques, réactions ou contenus sociaux.
Soixante minutes de compétition peuvent ainsi alimenter plusieurs jours de communication.
L’objectif n’est donc plus uniquement de retransmettre.
Il consiste à augmenter la durée de vie médiatique du match.
L’audience devient un actif
Cette transformation modifie également le rôle du producteur. Une société de production traditionnelle vend généralement une prestation : elle produit un événement pour le compte d’un client puis passe au suivant.
Mais lorsqu’un producteur développe parallèlement une chaîne digitale, une communauté et un historique d’audience, il commence à construire un deuxième actif : la distribution.
Et celui qui maîtrise une partie de la distribution commence également à mieux comprendre le public.
Nombre de vues, durée de visionnage, matchs les plus suivis, horaires les plus performants ou formats générant le plus d’interactions : le digital apporte progressivement au sport tunisien ce qui lui a longtemps manqué, à savoir une donnée d’audience directement exploitable.
Cette donnée peut ensuite transformer la relation avec les annonceurs.
Du sponsoring visible au sponsoring mesurable
Le sponsoring sportif tunisien repose encore très largement sur une logique traditionnelle : logo sur un maillot, panneautique, présence dans une salle ou visibilité institutionnelle. Le développement de la production digitale ajoute une nouvelle couche à cette proposition. Une marque peut désormais apparaître dans l’habillage du live, une séquence sponsorisée, un replay, un résumé, une interview ou un contenu social publié plusieurs jours après la rencontre.
Surtout, une partie de cette exposition peut commencer à être mesurée. Le sponsor ne reçoit plus uniquement une promesse de visibilité. Il peut progressivement disposer d’indicateurs sur l’audience réellement touchée.
C’est une évolution importante pour un marché où la question du retour sur investissement du sponsoring devient progressivement centrale.
À terme, cette évolution peut permettre de construire des offres beaucoup plus sophistiquées : partenaire officiel du live, sponsoring d’une émission, intégration graphique, naming d’une séquence ou production de contenus dédiés.
Dans cette logique, la caméra n’est plus seulement un outil de diffusion. Elle devient aussi une infrastructure de monétisation.
Qui possède réellement la valeur ?
Cette transformation soulève pourtant une question beaucoup plus complexe. Lorsqu’une compétition commence à générer une audience significative, à qui appartient réellement cette valeur ?
À la fédération qui organise le championnat ? Aux clubs qui constituent le spectacle ? Au producteur qui assure les moyens techniques ? À la plateforme qui distribue les images ? Ou aux différents acteurs selon un modèle de partage de revenus ?
Derrière cette question se trouve en réalité l’un des sujets les plus importants du futur du sport tunisien : celui des droits médias.
Les règlements de la Fédération Tunisienne de Handball prévoient déjà une répartition économique des revenus issus des droits télévisuels du championnat Elite.
Les droits sont définis comme appartenant conjointement à la Fédération et aux clubs. En cas de commercialisation, une partie des revenus revient à la FTHB tandis qu’une autre est redistribuée aux clubs, notamment en fonction de leur exposition.
Autrement dit, le sujet audiovisuel n’est déjà plus uniquement un enjeu de communication.
Il entre progressivement dans une logique de création et de répartition de revenus.
La télévision n’est plus l’unique porte d’entrée
Pendant plusieurs décennies, être visible à grande échelle supposait presque obligatoirement d’accéder à une chaîne de télévision. YouTube, les plateformes propriétaires et les technologies de diffusion sur Internet ont considérablement abaissé cette barrière.
Une fédération peut aujourd’hui théoriquement produire ses rencontres, développer sa propre chaîne, mesurer directement ses audiences et conserver une relation permanente avec ses supporters. Le basketball tunisien illustre lui aussi cette évolution.
La Fédération Tunisienne de Basketball a notamment lancé un appel d’offres consacré aux droits d’exploitation digitale de ses compétitions pour les saisons 2025-2026 et 2026-2027. Le périmètre ne concerne plus uniquement le live streaming, mais également les résumés, interviews d’après-match et l’exploitation d’une plateforme digitale.
En 2026, la FTBB a également lancé sa propre chaîne IP, FTBB TV. Le signal est intéressant.
Le digital et la télévision ne doivent plus nécessairement être considérés comme deux modèles concurrents.
Ils peuvent devenir complémentaires.
Produire d’abord, monétiser ensuite
Il serait néanmoins prématuré de considérer les droits digitaux comme une nouvelle manne financière immédiatement disponible pour le sport tunisien. Avant de commercialiser un produit média, il faut d’abord le construire.
Cela suppose une production régulière, une qualité suffisamment homogène, un calendrier identifiable, une distribution simple, une communauté et surtout une mesure fiable des audiences. Le premier investissement intervient donc souvent bien avant les premiers revenus significatifs. C’est précisément ce qui différencie la production sportive d’une simple prestation événementielle. On ne construit pas uniquement un live.
On construit progressivement un actif média.
Le futur producteur sportif sera-t-il encore simplement un producteur ?
C’est probablement l’une des questions les plus intéressantes soulevées par l’expérience de KBK Prod. À quoi ressemblera demain une société spécialisée dans la production sportive en Tunisie ?
À un prestataire technique fournissant des caméras, une régie et des techniciens ? Ou à un partenaire capable de prendre en charge une partie beaucoup plus large de la chaîne de valeur : production, distribution, contenu, audience et monétisation ?
La différence entre les deux modèles est considérable.
Dans le premier, le producteur facture essentiellement une prestation. Dans le second, il peut devenir un acteur participant directement à la création de valeur autour du contenu sportif.
Cette évolution pourrait progressivement redessiner le marché tunisien.
Car les clubs et les fédérations possèdent déjà les actifs les plus difficiles à créer : les compétitions, les joueurs, les supporters et les histoires.
Le défi consiste désormais à organiser leur distribution.
Puis à construire l’audience.
Puis à mesurer cette audience.
Et enfin à déterminer comment la transformer en valeur économique sans dégrader l’accès du public au sport.
Derrière les caméras, un nouveau marché
L’expérience de KBK Prod devient finalement plus intéressante lorsqu’on la regarde au-delà de KBK Prod.
Elle raconte une transformation plus large.
Le sport tunisien commence progressivement à considérer ses images non plus simplement comme un outil de communication, mais comme un actif économique.
Cette transition prendra du temps.
Tous les sports ne disposent pas de la même audience. Tous les matchs ne génèrent pas la même valeur. Et des milliers de vues ne se transforment pas automatiquement en milliers de dinars.
Mais les fondations apparaissent progressivement : producteurs spécialisés, chaînes digitales, plateformes fédérales, appels d’offres consacrés aux droits numériques, mesure des audiences et modèles de partage des revenus.
Et surtout, les habitudes des supporters ont déjà changé.
Le prochain enjeu du sport tunisien pourrait donc ne plus être simplement de mettre davantage de matchs devant des caméras.
Il pourrait être de répondre à une question autrement plus stratégique :
comment transformer ces matchs en médias, ces médias en audiences et ces audiences en valeur ?
C’est probablement derrière cette équation que se construit une partie du prochain chapitre du sport business tunisien.

