Le Club Africain poursuit sa transformation digitale. Selon les informations révélées par Mosaïque FM le 19 octobre 2026, le club a engagé les tests de Lefri9i App, sa nouvelle application destinée notamment à permettre aux supporters de suivre les rencontres des différentes sections sportives.
Dès le 20 octobre, le lancement officiel de l’application sur Android a été annoncé, avec une version iOS attendue prochainement. Lefri9i App est accessible sur Google Play.
Au-delà du streaming, Lefri9i App ambitionne de réunir plusieurs services : actualités, contenus exclusifs, billetterie, abonnements, merchandising et avantages réservés aux supporters.
Une initiative intéressante sur le plan commercial. Mais pour comprendre sa portée, il faut revenir sur les événements qui ont marqué les premières rencontres africaines du Club Africain cette saison.
Djoliba : 28 406 accès payants et un premier signal économique
Le 5 septembre 2026, à l’occasion de la réception de Djoliba AC en Ligue des champions africaine, le Club Africain avait fait le choix de commercialiser sa rencontre sur la plateforme All4One.
Le prix d’accès était fixé à 10 dinars.
Comme nous l’avions analysé dans un précédent article SportBusiness.tn, cette première expérience avait permis d’enregistrer 28 406 accès payants, représentant un chiffre d’affaires brut potentiel de 284 060 dinars.
Ces chiffres ne correspondent évidemment pas à un bénéfice net. Les commissions, frais techniques, charges fiscales et coûts de production doivent être pris en compte.
Mais le véritable enseignement se trouve ailleurs.
Cette opération permettait de mesurer concrètement la capacité d’une communauté de supporters tunisiens à payer directement pour un contenu sportif digital.
Quelques jours plus tard, Diwan Sport annonçait l’acquisition des droits du match retour au Mali, confirmant l’intérêt commercial croissant des plateformes spécialisées pour ce type de contenu.
La première expérience avait toutefois été marquée par des perturbations techniques. All4One avait notamment évoqué un pic de plus de 75 500 connexions simultanées, selon ses propres déclarations, et annoncé des mesures correctives.
Le potentiel économique était démontré. Le défi de la qualité de service restait entier.
TP Mazembe : 7,9 dinars pour seulement 12 minutes de match
Le 17 octobre 2026, une nouvelle séquence est venue rappeler les limites de ce marché émergent.
Pour le déplacement du Club Africain en République démocratique du Congo, Diwan Sport avait annoncé avoir obtenu les droits de diffusion de la rencontre face au TP Mazembe.
Le tarif était fixé à 7,9 dinars par accès.
Mais après seulement douze minutes de jeu, la diffusion a été brutalement interrompue.
Les supporters ayant acheté leur accès se sont retrouvés privés de la majeure partie de la rencontre, sans avertissement préalable leur permettant d’anticiper cette interruption.
Selon les explications rapportées par la presse, l’arrêt de la retransmission serait lié à une décision prise au niveau de la production locale congolaise, dans un contexte de désaccord autour de la diffusion des images.
Parallèlement, la rencontre était également proposée sur YouTube à travers la chaîne congolaise MBEGU TV.
Cette situation soulève plusieurs interrogations sur la nature des droits commercialisés, leur éventuelle exclusivité territoriale et les accords liant les producteurs du signal aux différents diffuseurs.
Les responsabilités contractuelles précises restent à établir et la présence d’un flux sur YouTube ne suffit pas, à elle seule, à démontrer une violation des droits.
Mais une réalité commerciale s’impose : lorsqu’un supporter paie pour regarder une rencontre, il achète une prestation dont il attend la continuité.
Une interruption de cette nature constitue donc un problème de confiance, indépendamment du responsable technique ou contractuel.
Les tours préliminaires africains révèlent les limites du système
Ces incidents ne sont pas isolés du contexte dans lequel évoluent les compétitions africaines.
Contrairement aux phases avancées des grandes compétitions continentales, dont les droits audiovisuels font l’objet d’une commercialisation centralisée, les tours préliminaires laissent une place importante aux négociations avec les clubs organisateurs.
Cette configuration peut créer des situations particulièrement complexes.
Les clubs hôtes sont parfois en position de négocier individuellement les conditions de retransmission. Les montants réclamés peuvent devenir dissuasifs pour les diffuseurs, notamment lorsque les accords se concluent quelques heures seulement avant le coup d’envoi.
En parallèle, les plateformes digitales payantes cherchent à développer un marché encore largement dominé par les usages gratuits et les diffusions accessibles sur YouTube.
Nous assistons ainsi à la confrontation de deux modèles économiques : d’un côté, la commercialisation directe d’un événement à travers un accès payant ; de l’autre, une diffusion gratuite pouvant être financée par la publicité, les partenariats et la valorisation de l’audience.
Aucun de ces modèles n’est intrinsèquement supérieur à l’autre. Leur pertinence dépend de la stratégie commerciale, de la propriété des droits et de la capacité à offrir une expérience fiable.
En revanche, la multiplication des intervenants rend indispensable une clarification des responsabilités.
Qui détient réellement les droits ? Sur quel territoire ? Pour quelle durée ? Qui produit le signal ? Qui garantit sa continuité ? Et qui assume les conséquences commerciales lorsqu’une retransmission est interrompue ?
Ces questions devront désormais faire partie intégrante des négociations.
Strike YouTube : les clubs face à un nouveau risque juridique
Un autre changement mérite une attention particulière : YouTube n’est plus uniquement une plateforme de diffusion, mais également un acteur majeur de la protection des droits audiovisuels.
À travers ses systèmes de détection et de protection des contenus, notamment Content ID et les procédures de retrait pour atteinte aux droits d’auteur, la plateforme américaine permet aux ayants droit de revendiquer leurs contenus et de demander la suppression de diffusions non autorisées.
Une procédure de retrait jugée valide peut entraîner un strike YouTube, c’est-à-dire un avertissement pour atteinte aux droits d’auteur pouvant, en cas de violations répétées, conduire à la fermeture d’une chaîne.
Il convient toutefois de distinguer les revendications Content ID, qui peuvent notamment entraîner un blocage ou une monétisation au profit de l’ayant droit, des strikes YouTube liés aux demandes de retrait pour copyright.
Pour les clubs africains qui utilisent massivement YouTube afin de retransmettre leurs rencontres, cette évolution représente un risque réel.
Un club peut posséder sa chaîne officielle et disposer de son propre dispositif de production sans pour autant détenir l’ensemble des droits nécessaires à la diffusion d’une rencontre, notamment lors des déplacements internationaux.
Le risque ne se limite donc plus à perdre une négociation commerciale : un club pourrait également recevoir un strike YouTube et mettre en péril un actif digital construit pendant plusieurs années.
La gestion juridique des contenus doit désormais devenir une priorité pour les directions sportives.
Les clubs devront notamment s’assurer de la validité de leurs contrats de diffusion, des autorisations territoriales et des droits détenus par les différents intervenants avant chaque retransmission.
Les clubs doivent désormais professionnaliser leur gestion des droits
Le lancement de Lefri9i App s’inscrit dans une évolution que SportBusiness.tn considère comme structurante pour l’avenir du football tunisien.
Les clubs ne peuvent plus limiter leur réflexion digitale à la publication de contenus sur les réseaux sociaux.
Le développement de plateformes propriétaires ouvre de nouvelles possibilités : abonnements, diffusion de matchs, contenus exclusifs, billetterie, merchandising et programmes de fidélisation.
Mais cette évolution exige également des compétences nouvelles.
Les structures sportives devront renforcer leurs capacités dans la négociation des droits audiovisuels, la gestion des licences, la production audiovisuelle, la protection des contenus et la sécurisation juridique des contrats de diffusion.
Une cellule spécialisée dans les droits médias et digitaux pourrait progressivement devenir aussi indispensable qu’un département marketing ou commercial.
La technologie permet aujourd’hui à un club de devenir son propre média. Elle ne lui garantit pas automatiquement la propriété de tous les contenus qu’il souhaite diffuser.
2026, un possible tournant pour les droits digitaux africains
Cette édition des tours préliminaires de la Ligue des champions pourrait rester comme un moment charnière.
Entre les premiers succès commerciaux du streaming payant, les négociations parfois difficiles autour des droits, les incidents de retransmission et le risque croissant de strikes YouTube, les événements de ces dernières semaines montrent que le marché africain entre dans une nouvelle phase.
La télévision traditionnelle ne disparaîtra pas. Mais elle devra de plus en plus composer avec des plateformes capables de commercialiser directement leurs contenus auprès des supporters.
Le Club Africain, à travers All4One puis Lefri9i App, participe à cette évolution.
Reste désormais à transformer l’expérimentation en modèle durable, économiquement performant et juridiquement sécurisé.
Le véritable enjeu n’est plus seulement de savoir qui peut diffuser un match. Il est de savoir qui possède les droits, qui contrôle le signal et qui garantit au supporter le service pour lequel il a payé.
Car dans cette nouvelle économie du sport, la valeur d’un droit audiovisuel ne repose pas uniquement sur son prix de vente, mais aussi sur sa capacité à être effectivement exploité.

