Combien vaut réellement le championnat tunisien à la télévision ? En consolidant les principaux contrats identifiés par SportBusiness.tn, la réponse tient aujourd’hui dans un chiffre : environ 8,83 millions de dinars par saison. Une somme qui permet enfin de donner un ordre de grandeur au marché, mais qui pose surtout une question plus importante. Avec quelques centaines de milliers de dinars tout au plus susceptibles de revenir à chaque club, les droits audiovisuels peuvent-ils réellement contribuer à rendre la Ligue 1 économiquement plus viable ? Et avant de chercher à les vendre plus cher, la Fédération tunisienne de football dispose-t-elle encore d’un produit suffisamment attractif pour convaincre un diffuseur de payer davantage ?
Les droits audiovisuels du football tunisien ont ceci de particulier qu’ils sont régulièrement évoqués sans que leur valeur globale soit réellement mise en perspective. On connaît les diffuseurs, on connaît les matches proposés chaque semaine, mais beaucoup moins le prix du produit.
Selon les informations recueillies par SportBusiness.tn, la Télévision tunisienne verse 4,5 millions de dinars par an. À cette première enveloppe s’ajoutent 2,25 millions de dinars pour les droits digitaux exploités par Diwan Sport, qui a obtenu en 2025 les droits numériques de la Ligue 1 pour trois saisons. À l’international, Al Kass apporte l’équivalent d’environ 2,08 millions de dinars (700 000 dollars) par saison.
Au total, la valeur annuelle des principaux droits audiovisuels identifiés atteint ainsi environ 8,83 millions de dinars.
| Diffuseur | Marché | Montant annuel |
|---|---|---|
| Télévision tunisienne | National | 4,50 M DT |
| Diwan Sport | National / digital | 2,25 M DT |
| Al Kass | International | ≈ 2,08 M DT (700 000 $) |
| Total identifié | ≈ 8,83 M DT/an |
8,83 millions de dinars : beaucoup pour un contrat, peu pour seize clubs
Pris isolément, le chiffre peut paraître important. Rapporté à l’économie réelle d’un championnat professionnel, il change immédiatement de dimension. Si l’on retient l’hypothèse haute d’environ 500 000 dinars par saison pour un club après redistribution, cela représente un peu moins de 42 000 dinars par mois. Une somme évidemment utile pour une trésorerie, mais qui ne peut pas financer à elle seule un effectif professionnel, un staff, les déplacements, l’hébergement, la formation, l’administration et les infrastructures.
Les derniers comptes publiés par plusieurs clubs tunisiens permettent de mesurer cet écart. Le Stade Tunisien a généré 8,37 millions de dinars de revenus en 2025-2026. Une enveloppe de 500 000 dinars de droits TV n’aurait donc représenté qu’environ 6 % de ses recettes annuelles. À l’US Monastirienne, dont la section football a absorbé près de 4,95 millions de dinars de dépenses sur le même exercice, 500 000 dinars couvriraient à peine un dixième du coût du football.
La comparaison est encore plus frappante si l’on prend le marché dans son ensemble : les 8,83 millions de dinars générés par les principaux droits audiovisuels de toute la Ligue 1 représentent à peine davantage que les revenus annuels d’un seul club comme le Stade Tunisien.
C’est sans doute le premier enseignement de ces chiffres. En Tunisie, les droits audiovisuels ne constituent pas encore un socle sur lequel les clubs peuvent bâtir leur modèle économique. Ils restent un revenu complémentaire là où, dans les championnats les plus structurés, ils constituent l’une des principales ressources récurrentes.
Mieux négocier, oui. Mais vendre quoi, et à qui ?
Face à ce constat, la réponse la plus immédiate consisterait à demander à la FTF de négocier plus cher. Mais le marché audiovisuel obéit à une logique plus froide que celle des besoins financiers des clubs. Un diffuseur ne paie pas parce qu’un championnat a besoin d’argent. Il paie parce qu’il estime pouvoir créer de la valeur avec ce qu’il achète : de l’audience, des abonnements, de la publicité, de la fidélisation, de l’engagement ou, dans le cas d’un opérateur télécom, de nouveaux usages numériques.
La véritable question n’est donc pas seulement de savoir si la FTF peut obtenir 10, 12 ou 15 millions de dinars lors du prochain cycle. Elle consiste à déterminer quelle valeur économique la Ligue 1 est aujourd’hui capable d’offrir à un acheteur.
Le championnat conserve évidemment des actifs importants. L’Espérance, le Club Africain, l’Étoile du Sahel ou le CS Sfaxien restent des marques connues au-delà des frontières tunisiennes. Les derbies possèdent une force particulière, les clubs tunisiens gardent une visibilité africaine et la diaspora constitue un marché potentiel important. Mais la valeur audiovisuelle d’un championnat ne repose pas uniquement sur son histoire ou sur la taille théorique de ses communautés. Elle dépend du produit que le téléspectateur découvre chaque semaine à l’écran.
Quand le public faisait partie du produit
C’est peut-être ici que le problème tunisien devient le plus visible. Pendant longtemps, l’un des grands actifs de la Ligue 1 n’était pas seulement le football proposé sur la pelouse, mais tout ce qui l’entourait. Les virages pleins, les tifos, les chants, la pression des grands rendez-vous et l’atmosphère des derbies donnaient aux images tunisiennes une identité immédiatement reconnaissable dans le monde arabe et en Afrique.
Le supporter n’était pas simplement celui qui regardait le spectacle. Il faisait partie du spectacle.
Or la télévision vend aussi cette émotion. Une rencontre disputée dans un stade plein, avec une forte identité visuelle et sonore, ne produit pas le même contenu qu’un match joué devant des tribunes partiellement fermées, avec des jauges réduites, sur une pelouse difficile à valoriser ou dans une enceinte dont l’image accuse les années.
À cela s’ajoute la question sportive. La valeur d’un championnat dépend de la qualité de ses joueurs, de sa compétitivité, du suspense qu’il produit, de sa capacité à conserver ses meilleurs talents et de l’intérêt des affiches proposées tout au long de la saison. Il devient donc difficile de dissocier le débat sur les droits TV de celui, beaucoup plus large, de l’attractivité actuelle de la Ligue 1.
Avant de demander pourquoi un diffuseur ne paie pas davantage, la question doit aussi être posée dans l’autre sens : qu’est-ce que le football tunisien lui propose aujourd’hui de plus qu’il y a cinq ou dix ans ?
Le Maroc montre que la valeur se travaille aussi à l’écran
Le benchmark régional est intéressant précisément parce qu’il évite de comparer immédiatement la Tunisie à des marchés sans commune mesure comme l’Angleterre ou l’Espagne.
Au Maroc, la dernière référence publique largement documentée sur la redistribution des droits TV faisait état de 6 millions de dirhams par club, soit environ 1,80 million de dinars tunisiens (6 M MAD) par saison. Médias24 rappelait encore en 2024 ce principe de répartition uniforme, contesté notamment par le Raja Casablanca, qui estimait que son audience devait lui permettre de percevoir davantage.
Ce montant doit être manié avec prudence lorsqu’on le compare à la Tunisie puisqu’il ne constitue pas nécessairement une photographie du cycle contractuel marocain en 2026. Il fournit néanmoins une échelle : 1,80 million de dinars par club représente environ 3,6 fois l’hypothèse haute de 500 000 dinars retenue pour un club tunisien.
Mais le plus instructif se trouve peut-être moins dans le montant que dans ce que le Maroc fait actuellement de son produit. En septembre 2026, la Ligue nationale de football professionnel et la SNRT ont annoncé l’intégration des données Opta directement dans les retransmissions de Botola : expected goals, cartes de chaleur, statistiques de passes et données en temps réel doivent désormais enrichir le direct et les émissions d’avant et d’après-match.
Quelques jours plus tôt, la SNRT avait également annoncé un renforcement de la protection de ses droits audiovisuels, y compris sur les sites, réseaux sociaux, applications et plateformes numériques.
Les deux décisions répondent à la même logique : enrichir le contenu pour augmenter l’expérience proposée au téléspectateur, tout en protégeant mieux sa valeur commerciale. Autrement dit, travailler le produit avant de travailler son prix.
L’Égypte cherche déjà à exporter son championnat
L’Égypte offre un autre modèle, même si la comparaison financière directe est délicate. En juin 2026, l’association des clubs professionnels a annoncé une progression de 300 % en quatre saisons de la valeur de ses contrats audiovisuels et commerciaux. Le nouveau package de revenus et de primes atteint environ 57 millions de dinars (1 milliard de livres égyptiennes), selon Mada Masr.
Il serait incorrect de comparer directement ces 57 millions de dinars aux 8,83 millions tunisiens : le chiffre égyptien mélange droits de diffusion, revenus commerciaux et primes, tandis que la valeur exacte du contrat domestique avec UMS n’est pas rendue publique. En revanche, la stratégie internationale est beaucoup plus lisible.
L’Egyptian Premier League a confié la distribution de ses droits hors MENA à The PRO Company, qui a développé sa présence en Europe, en Amérique latine et sur plusieurs plateformes digitales. En août 2026, ce partenariat a été prolongé jusqu’en 2030.
La différence de philosophie est importante. L’international n’est plus considéré comme un revenu qui apparaît lorsqu’une chaîne étrangère manifeste son intérêt. Il devient un marché que l’on prospecte, que l’on découpe par territoires et plateformes, et que l’on confie à des spécialistes capables de placer le produit auprès de nouveaux acheteurs.
Pour la Tunisie, les 2,08 millions de dinars (700 000 dollars) versés par Al Kass démontrent déjà qu’une valeur existe hors du marché national. La question est de savoir si cette valeur est pleinement exploitée ou si elle correspond simplement à la capacité actuelle du football tunisien à commercialiser son championnat.
L’Algérie : un comparatif à utiliser avec prudence
En Algérie, la Ligue de football professionnel affiche toujours sur son site une référence de 550 millions de dinars algériens par saison, soit environ 12,3 millions de dinars tunisiens (550 M DZD), pour les droits de Ligue 1. Le dispositif prévoyait notamment une part fixe par club, une rémunération liée au nombre de rencontres diffusées et une part destinée au classement final.
Mais la donnée publiée par la LFP algérienne correspond à un cycle ancien. Elle ne doit donc surtout pas être présentée comme la valeur actuelle du championnat algérien en 2026. Elle reste utile pour comprendre les mécanismes de répartition, pas pour établir un classement contemporain entre les quatre grands marchés nord-africains.
Cette difficulté est d’ailleurs révélatrice : au Maghreb, il reste étonnamment compliqué de connaître avec précision la valeur actualisée des droits audiovisuels, leur périmètre exact et la manière dont les revenus sont redistribués aux clubs.
L’Europe : une autre échelle, mais surtout une autre manière de vendre
Le contraste devient évidemment spectaculaire lorsque l’on regarde les grands championnats européens. Selon les dernières données UEFA reprises par Statista, la Premier League génère environ 15,17 milliards de dinars (4,53 milliards d’euros) par saison. La Liga atteint environ 6,90 milliards de dinars (2,06 milliards d’euros), la Bundesliga 4,48 milliards de dinars (1,339 milliard d’euros), la Serie A 4,05 milliards de dinars (1,209 milliard d’euros) et la Ligue 1 française environ 1,66 milliard de dinars (495 millions d’euros).
Ces chiffres ne doivent évidemment pas servir à reprocher à la Tunisie de ne pas générer les revenus de la Premier League. Les bassins de consommateurs, le pouvoir d’achat, la taille des marchés publicitaires, les abonnements payants et la portée internationale de ces compétitions n’ont rien de comparable.
Le cas anglais apporte toutefois un enseignement particulièrement intéressant : sur les 4,53 milliards d’euros générés chaque année, 2,56 milliards proviennent de l’international, soit environ 8,57 milliards de dinars (2,56 Md€). La Premier League gagne donc aujourd’hui davantage à l’extérieur du Royaume-Uni que sur son propre marché domestique.
Cette performance est le résultat d’une puissance sportive exceptionnelle, mais aussi d’un produit extrêmement structuré. Dans la région MENA, par exemple, beIN détient les droits de la Premier League jusqu’en 2028 et ne reçoit pas simplement 380 signaux de matches : l’offre comprend également des émissions d’avant et d’après-match, des highlights, des programmes hebdomadaires et une exploitation OTT via TOD.
C’est toute la différence entre vendre des rencontres et vendre une propriété média.
La FTF peut-elle enrichir son offre avant de vouloir augmenter son prix ?
C’est sans doute la question centrale que posent les 8,83 millions de dinars tunisiens. La Fédération peut naturellement revoir la structure de ses appels d’offres, mieux segmenter les droits entre télévision gratuite, pay-TV, digital, highlights et international, prospecter davantage les opérateurs télécoms, les plateformes OTT ou les chaînes panarabes et construire une offre spécifique pour la diaspora.
Mais l’ingénierie commerciale ne peut pas tout résoudre. La valeur se construit également avant que les droits soient mis sur le marché.
Un calendrier stable et annoncé suffisamment tôt, des horaires pensés pour l’audience, une réalisation homogène, des pelouses plus valorisantes à l’image, un habillage graphique identifiable, des statistiques intégrées, des ralentis et replays de meilleure qualité, des contenus disponibles immédiatement après les rencontres, des archives exploitables et une véritable stratégie digitale font désormais partie du produit vendu.
SportBusiness.tn l’a récemment montré dans son entretien consacré à KBK Prod et à la transformation du streaming sportif en Tunisie : produire un match ne consiste plus uniquement à placer des caméras autour d’un terrain. La production, la distribution, la donnée, l’audience et la capacité à monétiser cette audience constituent désormais une seule chaîne de valeur.
Le football tunisien peut également regarder ce qui se construit dans d’autres disciplines locales. La Fédération tunisienne de handball a récemment signé un accord de quatre saisons avec Twilight Production afin d’améliorer la production des rencontres destinées à la Télévision tunisienne. Comme nous l’expliquions dans notre analyse sur la stratégie audiovisuelle de la FTHB, la logique est simple : produire mieux aujourd’hui pour espérer vendre mieux demain.
Qui serait prêt à payer plus ?
La question des acheteurs reste entière. La Télévision tunisienne peut-elle significativement augmenter son engagement ? Diwan Sport peut-il aller plus loin dans un modèle d’abonnement ou de pay-per-view ? Un opérateur télécom aurait-il intérêt à acquérir un lot exclusif pour fidéliser ses clients ? Une plateforme régionale pourrait-elle investir dans certaines affiches ? Peut-on construire une offre internationale spécifiquement destinée à la diaspora ?
Le digital fournit déjà quelques premiers éléments de réponse. Diwan Sport a montré qu’il était possible de monétiser directement certaines rencontres auprès des supporters. En septembre 2026, la plateforme a notamment acquis les droits du match Djoliba – Club Africain après qu’une précédente rencontre du club africain avait enregistré 28 406 accès payants. Ce type d’expérience reste ponctuel, mais il confirme qu’une partie de l’audience est prête à payer lorsqu’elle perçoit suffisamment de valeur ou lorsqu’elle ne dispose pas d’alternative gratuite.
Le potentiel existe donc. Mais un nouvel acheteur, qu’il soit télécom, plateforme ou chaîne internationale, posera toujours la même question : combien de personnes regarderont, à quelle fréquence et avec quelle capacité de monétisation ?
Et cette réponse dépend directement de l’état du championnat.
Le prix actuel est aussi un indicateur de l’état du produit
Les difficultés financières du football tunisien dépassent évidemment le dossier des droits TV. SportBusiness.tn a récemment montré comment la FTF reste elle-même confrontée au défi de construire davantage de revenus récurrents, malgré les recettes exceptionnelles générées par le Mondial 2026. Les clubs connaissent la même problématique : ils ont besoin de revenus plus prévisibles pour réduire leur dépendance aux transferts, aux dirigeants, aux opérations ponctuelles ou aux résultats sportifs.
Dans ce contexte, les droits audiovisuels devraient théoriquement constituer l’un des revenus les plus sécurisants. Avec moins de 9 millions de dinars identifiés pour l’ensemble du championnat, ils restent pourtant trop faibles pour remplir cette fonction.
La FTF peut certainement mieux négocier. Elle peut mieux segmenter. Elle peut chercher de nouveaux acheteurs et professionnaliser la commercialisation internationale. Mais avant de demander aux diffuseurs combien ils sont prêts à payer demain, elle devra probablement s’interroger sur la valeur de ce qu’elle leur demande d’acheter.
Car les 8,83 millions de dinars ne représentent peut-être pas la valeur absolue du football tunisien. Ils représentent plutôt la valeur que son offre audiovisuelle actuelle parvient aujourd’hui à extraire du marché.
Et c’est précisément cette nuance qui change tout.
Le véritable chantier des prochains droits TV ne commencera donc pas le jour où la FTF publiera son appel d’offres. Il commence beaucoup plus tôt : dans la qualité du championnat, dans les stades, dans les tribunes, dans les horaires, dans la production des images, dans la distribution digitale et dans la capacité à recréer autour de la Ligue 1 un rendez-vous que le supporter tunisien a envie de regarder et qu’un diffuseur étranger a envie d’acheter.
Avant de chercher à vendre plus cher le championnat tunisien, la question est peut-être devenue beaucoup plus simple : peut-on d’abord augmenter la valeur de ce que l’on vend ?
Note méthodologique : les montants de 4,5 M DT, 2,25 M DT et 700 000 dollars correspondent aux informations recueillies par SportBusiness.tn sur les principaux contrats identifiés. Les conversions en dinars tunisiens des montants étrangers sont indicatives et arrondies sur la base des taux de change observés au moment de la rédaction. Les benchmarks étrangers ne recouvrent pas toujours le même périmètre contractuel ; ils sont utilisés pour comparer les ordres de grandeur et les modèles de commercialisation, et non pour établir un classement strict entre championnats.
