Sponsoring multi-clubs : levier économique ou nouvelle zone grise du football tunisien ?

0
Share

Un débat inédit secoue actuellement le football tunisien. Une question, jusque-là ignorée, s’impose désormais au cœur des discussions :

Lorsqu’un sponsor finance plusieurs clubs du même championnat, devient-il un acteur d’influence ? Et jusqu’où cette influence peut-elle être tolérée avant de devenir un conflit d’intérêts ?

Ce débat longtemps silencieux s’est transformé en sujet public lorsque le Club Africain a dénoncé l’apparition d’un sponsor — lié au président d’un club rival — sur les équipements d’autres clubs de Ligue 1. Depuis, dirigeants, supporters, juristes et observateurs se retrouvent divisés, entre ceux qui approuvent la démarche et l’idée du club de Beb Jdid, et ceux qui la contredisent.

Le sujet n’est plus symbolique.
Il devient institutionnel.

Un modèle courant… mais sans cadre

Dans une Ligue où la plupart des clubs luttent pour maintenir un équilibre financier, le sponsoring n’est pas seulement utile : il est indispensable. Certains groupes économiques l’ont très bien compris et se sont imposés comme des partenaires majeurs du football tunisien.

Parmi eux :

  • Délice Danone, partenaire de l’Espérance Sportive de Tunis mais aussi d’autres clubs de Ligue 1.
  • La SFBT, omniprésente sur les maillots via Coca-Cola, Boga et d’autres marques.
  • Warda, entreprise de la famille Belkhiria, soutien historique de l’Étoile Sportive du Sahel, tout en accompagnant également l’Olympique Béja et le Stade Tunisien.

Sur le plan légal : rien ne l’interdit.
Sur le plan réglementaire : aucune règle n’existe.
Sur le plan éthique : le sujet est désormais ouvert.

Quand le sponsoring dépasse l’image et devient influence

Un contrat de sponsoring n’implique pas automatiquement de l’ingérence. Mais lorsque ce soutien représente 20 % à 35 % du budget annuel d’un club, la relation peut glisser vers une forme de dépendance stratégique.

À ce niveau, le sponsoring peut — au moins en théorie — influencer :

  • des décisions de transferts,
  • des votes au sein de la FTF,
  • des arbitrages institutionnels,
  • la communication médiatique,
  • voire des orientations sportives.

Cette possibilité reste hypothétique.
Mais si elle devait se confirmer, la question devient juridique :

Comment prouver l’ingérence ?
Par des contrats ? Des votes alignés ? Des transferts atypiques ? Des enregistrements ? Des témoignages ?

Le débat quitte alors le registre émotionnel pour entrer dans celui du droit.

Ce que dit la FIFA : le sponsoring n’est pas interdit — l’ingérence, oui

La FIFA n’a jamais interdit qu’une même marque sponsorise plusieurs clubs. Le modèle existe dans plusieurs pays.

En revanche, l’instance internationale sanctionne toute atteinte à l’indépendance décisionnelle d’un club. Trois textes encadrent ce principe :

Référence FIFA Sujet Risque
Article 19 – Code d’Éthique Conflits d’intérêts réels ou perçus ⚠ Une perception suffit
Article 18bis – Règlement des Transferts Influence d’un tiers sur les décisions sportives 🚨 Sanction immédiate
Article 10 – Règlement Coupe du Monde des Clubs 2025 Multi-ownership ou influence commune 🚨 Exclusion possible

Un mot revient dans chacun de ces textes : Independence.

Même si le contrat est légal et déclaré, le simple doute raisonnable peut déclencher une procédure.

Plusieurs dossiers internationaux l’illustrent :

  • Sevilla FC et RFC Seraing sanctionnés pour influence indirecte d’investisseurs.
  • Les cas Red Bull (Leipzig/Salzburg) ou City Group (Manchester City/Girona) obligés à prouver une gouvernance séparée.
  • Plus récemment, Crystal Palace et l’Olympique Lyonnais sous John Textor placés sous contrôle UEFA, même si Textor a fini par quitter l’OL.

Ces décisions montrent une tendance : la tolérance diminue au niveau mondial.

Une particularité tunisienne : des clubs associatifs, pas des sociétés

Contrairement aux clubs européens, les clubs tunisiens fonctionnent encore — pour la grande majorité — sous statut associatif.

Cela signifie :

  • aucune obligation de transparence,
  • aucune règle sur les conflits d’intérêts,
  • aucun mécanisme de conformité,
  • aucune limitation du sponsoring multi-clubs.

Ce qui serait réglementé ailleurs reste une zone blanche en Tunisie.

Deux visions s’affrontent

Position actuelle Nouvelle approche
« Ce n’est qu’un contrat commercial. » « Un sponsor peut devenir un acteur d’influence invisible. »
« Rien ne l’interdit. » « Un vide juridique est un risque. »
« Cela existe ailleurs. » « Oui, mais ailleurs c’est régulé. »

La position de Slim Riahi : “Arrêtons de diaboliser l’investissement”

Dans ce débat, Slim Riahi, ancien président du Club Africain, a pris la parole et s’est exprimé via une publication sur sa page Facebook officielle. Riahi, qui avait présidé le Club Africain pendant cinq ans (2012-2017), rejette la notion de conflit d’intérêts et dénonce ce qu’il considère comme une campagne de suspicion inutile.

Les points clés de sa position :

  • Pour lui, la critique systématique des hommes d’affaires affaiblit le football tunisien.
  • Le sponsoring est un mécanisme d’investissement, pas un outil de manipulation.
  • Le véritable problème n’est pas le pouvoir économique de certains clubs, mais l’incapacité d’autres à se structurer.
  • Enfin, il estime que les attaques sont moins motivées par l’éthique que par des luttes internes, qu’il qualifie de “destruction de l’intérieur”.

Slim Riahi avait conclu son point de vue par souligner des mots, jugés « lourds » par certains observateurs :

« Le problème n’est pas la puissance du rival. Le problème est l’incapacité à se construire soi-même. »

L’avis juridique : nuance mais vigilance

Considéré comme une référence dans le droit sportif, l’avocat Ali Abbès apporte une analyse plus technique, sur les ondes de radio Express FM.

Pour lui, la véritable préoccupation de la FIFA concerne la multi-ownership, et non pas le sponsoring. Il rappelle l’exemple du PIF en Arabie Saoudite, propriétaire de plusieurs clubs, où la FIFA impose un contrôle trimestriel des conseils d’administration.

Pour ce qui le cas des clubs et du football tunisien, Abbès estime que la structure associative des clubs rend difficile l’assimilation du sponsoring à une forme de contrôle comparable. Il affirme que :

Les dons municipaux ou étatiques pourraient, selon le même raisonnement, constituer une intervention influente.
L’intégrité des clubs devient donc un facteur déterminant dans ce débat.

Pour l’instant, il considère improbable une sanction FIFA, voire quasi-impossible.

Un sujet plus vaste : les primes “externes” aux clubs tiers

Ce débat en révèle un autre : la pratique — connue mais rarement discutée — des primes offertes par des dirigeants d’un club à une autre équipe en cas de victoire contre un concurrent direct, plus connues sous le nom de « primes de motivation »

Au niveau réglementaire international, cette pratique est assimilée à une ingérence compétitive. En Tunisie : elle n’est encadrée par aucun texte.

Vers une première jurisprudence tunisienne ?

Pour la première fois, une question fondamentale émerge :

Qui garantit l’intégrité du championnat lorsque l’argent devient un vecteur d’influence ?

Ce dossier — qu’il s’éteigne ou s’intensifie — deviendra probablement :

  • un précédent,
  • un référentiel réglementaire,
  • un point de bascule pour la gouvernance du football tunisien.

Conclusion — légal aujourd’hui. Indéfendable demain.

Le sponsoring multi-clubs est légal en Tunisie. Il est même vital pour la survie de nombreux clubs.

Mais il n’est plus neutre. Et désormais, il n’est plus invisible.

La Fédération Tunisienne de Football devra trancher :

  • Clarifier
  • Encadrer
  • Ou laisser le vide s’installer jusqu’à ce que la FIFA intervienne.

Parce que cette fois, l’enjeu n’est pas sportif. L’enjeu, c’est la crédibilité du football tunisien.

 

Articles Similaires