Alors que le Club Africain réclame 350 000 dinars pour la retransmission de son match face au TP Mazembe, le débat sur les droits TV soulève une question autrement plus complexe. À partir de la phase de groupes, la CAF impose des engagements techniques impératifs, dont la production d’un signal international. Selon des informations évoquées sur Radio Monastir, le recours à un prestataire étranger pourrait engendrer des coûts approchant 600 000 dollars, potentiellement déduits des dotations du club.
Une formule reposant sur un partage des recettes publicitaires a également été évoquée dans le débat, sans que les modalités d’une éventuelle contre-offre soient pleinement documentées.
D’un côté, une télévision publique attachée à l’accessibilité des rencontres. De l’autre, un club qui entend valoriser une audience capable de mobiliser plusieurs dizaines de milliers de supporters. Mais ce débat sur le prix d’un match en cache un autre, beaucoup moins connu. Un club peut commercialiser sa rencontre aujourd’hui et devoir garantir demain un dispositif audiovisuel international dont les contraintes techniques et financières dépassent largement celles d’une diffusion locale.
Deux phases, deux modèles économiques
Pour comprendre la mécanique, il faut d’abord distinguer les tours préliminaires de la phase de groupes. Lors des tours préliminaires, les droits de retransmission peuvent être exploités localement dans le cadre fixé par la CAF. Le club recevant peut ainsi négocier avec une chaîne de télévision, un opérateur numérique ou organiser une diffusion payante sur sa propre plateforme.
L’article XX.1 du règlement de la Ligue des champions précise néanmoins que les droits commerciaux de la compétition appartiennent à la CAF, tout en prévoyant une redevance de diffusion de 1 000 dollars pour le premier tour préliminaire et de 1 500 dollars pour le deuxième. C’est précisément cette possibilité de commercialisation que cherche à exploiter le Club Africain.
En septembre, lors de la rencontre face au Djoliba AC, la plateforme All4One avait enregistré, selon les données précédemment analysées par SportBusiness, 28 406 accès payants à 10 dinars, soit un chiffre d’affaires brut potentiel de 284 060 dinars.
Une expérience qui a montré qu’une partie des supporters pouvait accepter de payer directement pour suivre son équipe. Ce modèle, appelé pay-per-view, introduit une nouvelle logique : le supporter devient également un client direct du club. Mais cette liberté de commercialisation change à partir de la phase de groupes.
L’article XX.4 du règlement de la Ligue des champions prévoit que les droits commerciaux, de la phase de groupes jusqu’à la finale, sont gérés directement par la CAF ou par une agence qu’elle désigne.
Le club ne peut donc plus négocier individuellement ses matchs selon les mêmes modalités que lors des tours préliminaires.
La CAF centralise l’exploitation des droits, organise leur distribution internationale et encadre les conditions de diffusion.
Reste une question essentielle : qui produit les images que la confédération commercialise ?
Le clean feed : derrière les images, un produit industriel
Lorsqu’un supporter regarde un match sur une chaîne nationale, il voit un produit télévisuel terminé. Des caméras, un réalisateur, des ralentis, des commentaires, un tableau d’affichage, le logo du diffuseur et parfois des incrustations publicitaires.
Mais les droits audiovisuels internationaux nécessitent une organisation différente. Le clean feed, ou signal propre, est un signal destiné à être repris par plusieurs diffuseurs, sans les éléments éditoriaux ou commerciaux propres à une chaîne particulière.
Chaque diffuseur peut ensuite y intégrer les commentaires, les habillages et les éléments autorisés par son contrat.
Ce principe ne signifie pas nécessairement la suppression des publicités physiquement présentes dans le stade, qui relèvent de règles distinctes.
Mais le clean feed ne représente qu’une partie du dispositif nécessaire.
Il faut également des caméras, une régie, une réalisation, des équipes techniques, du son international et des moyens de transmission permettant d’acheminer le signal vers les destinataires désignés par la CAF.
Une plateforme numérique peut donc commercialiser efficacement un match auprès de milliers d’abonnés sans disposer automatiquement des moyens nécessaires à la livraison d’un signal international conforme.
À l’inverse, une télévision peut produire une rencontre pour la CAF sans être elle-même titulaire des droits commerciaux internationaux.
L’article XX.5 : un engagement écrit impératif pour la phase de groupes
C’est l’une des dispositions les plus importantes du règlement des compétitions interclubs de la CAF. Et probablement l’une des moins connues des supporters.
L’article XX.5 du règlement de la Ligue des champions impose à chaque fédération nationale engagée de prendre un engagement écrit garantissant la mise à disposition des moyens nécessaires à la retransmission internationale.
Cet engagement concerne notamment les installations techniques, la fourniture du signal international et du son vers le satellite, les équipes nécessaires à une diffusion directe et ininterrompue, ainsi que le respect des exigences commerciales et publicitaires de la CAF.
Autrement dit, il ne suffit pas qu’un club dispose d’un stade homologué et d’une équipe qualifiée sur le terrain. Il faut également pouvoir garantir que les rencontres à domicile seront produites et transmises conformément au cahier des charges de la confédération.
Et cet engagement doit être fourni avant le début de la phase de groupes.
En Tunisie, cette responsabilité réglementaire incombe à la Fédération tunisienne de football, même si l’exécution technique peut être confiée à une télévision ou à un prestataire spécialisé.
L’enjeu n’est donc pas simplement de trouver une chaîne acceptant de diffuser un match.
Il s’agit de garantir à la CAF que le produit audiovisuel vendu à ses partenaires internationaux sera effectivement disponible.
L’article XX.6 : quand une qualification sportive ne suffit plus
C’est ici que le règlement prend une dimension particulièrement importante.
L’article XX.6 prévoit qu’une équipe n’ayant pas fourni l’engagement écrit requis avant le début de la phase de groupes est automatiquement disqualifiée de la compétition.
Le texte prévoit même son remplacement par l’équipe éliminée au deuxième tour préliminaire, à condition que cette dernière remplisse les engagements exigés.
Le scénario peut paraître surprenant.
Un club pourrait remporter sa qualification sur le terrain et pourtant perdre sa place faute de garanties réglementaires sur la production et la transmission de ses matchs.
Il faut cependant éviter toute confusion.
Un désaccord commercial entre un club et une télévision nationale n’entraîne pas automatiquement une disqualification.
C’est l’absence de l’engagement exigé par la CAF qui constitue le problème réglementaire.
Et cet engagement n’a pas nécessairement à être signé par la Télévision tunisienne.
Le règlement impose à la fédération de garantir la disponibilité du dispositif technique, sans désigner une chaîne publique comme producteur exclusif.
L’article XX.7 prévoit par ailleurs des sanctions lorsque les signaux nécessaires à la transmission satellitaire ne sont pas fournis conformément aux exigences de la CAF.
La confédération se réserve notamment le droit d’exclure le club concerné et de le priver de sa participation aux revenus de la compétition.
Et si la Télévision nationale ne produit pas les matchs ?
C’est précisément l’une des questions évoquées mercredi 21 octobre sur Radio Monastir.
Selon les informations rapportées à l’antenne, si le Club Africain se qualifiait pour la phase de groupes sans qu’un compromis soit trouvé avec la Télévision tunisienne pour la production de ses rencontres à domicile, un autre dispositif pourrait être mobilisé.
La CAF pourrait alors faire intervenir une société de production audiovisuelle portugaise liée à la confédération par un contrat, afin d’assurer la production des matchs et la livraison du signal international.
Toujours selon ces informations, la CAF prendrait initialement en charge le règlement de cette prestation, avant d’en récupérer le montant par une retenue sur les dotations financières revenant au club.
Le coût évoqué pourrait approcher 600 000 dollars.
Précision : ces informations sont attribuées à Radio Monastir. Le contrat du prestataire portugais, le montant annoncé et les modalités de retenue n’ont pas été confirmés indépendamment par des documents contractuels ou une communication officielle de la CAF.
Radio Monastir — Émission du 21 octobre 2026.
L’hypothèse mérite néanmoins d’être examinée.
Lorsqu’un dispositif national de production ne peut être garanti, une solution technique internationale peut exister, mais son coût pourrait modifier sensiblement l’économie de la participation.
600 000 dollars : une facture face aux primes de la CAF
Pour mesurer l’enjeu, il faut regarder la grille officielle des dotations financières de la Ligue des champions.
Selon le barème publié par la CAF en décembre 2025, un club terminant à la troisième ou à la quatrième place de son groupe reçoit une dotation de 700 000 dollars.
Les montants augmentent ensuite selon le parcours sportif, jusqu’à 6 millions de dollars pour le vainqueur.
Prenons l’hypothèse du coût de production évoqué à Radio Monastir.
Si une facture globale de 600 000 dollars devait effectivement être imputée sur les dotations d’un club éliminé en phase de groupes, elle représenterait près de 86 % de sa prime CAF de 700 000 dollars.
| Hypothèse financière | Montant |
|---|---|
| Dotation CAF — 3e ou 4e de groupe | 700 000 $ |
| Coût de production évoqué | 600 000 $ |
| Solde théorique après retenue | 100 000 $ |
| Part de la dotation absorbée | 85,7 % |
Simulation indicative et non prévision des revenus nets du Club Africain. Elle dépend de la confirmation du coût annoncé, de l’application effective d’une retenue et du parcours sportif du club. Le contraste est considérable.
D’un côté, un club négocie plusieurs centaines de milliers de dinars pour la diffusion d’une seule rencontre préliminaire.
De l’autre, il pourrait demain devoir supporter un coût de production international susceptible de représenter une part majeure de ses dotations africaines.
Qui doit réellement payer la production ?
La CAF impose la disponibilité des images. Mais son règlement public ne désigne pas expressément, dans les articles XX.4 à XX.7, l’organisme qui doit régler l’intégralité des frais de production.
Plusieurs configurations peuvent exister.
Une télévision nationale peut assumer la réalisation et la transmission des rencontres dans le cadre d’une convention.
Un producteur audiovisuel privé peut assurer cette prestation.
Une organisation contractuelle peut également prévoir un financement réparti entre différents intervenants.
La CAF fait régulièrement appel à des partenaires spécialisés pour ses prestations audiovisuelles.
Elle avait notamment lancé, en mai 2023, un appel d’offres couvrant la production hôte, la distribution satellitaire et les services graphiques de plusieurs compétitions, dont les interclubs.
L’existence de ce type de dispositif ne confirme toutefois pas, à elle seule, le contrat portugais ou la tarification évoqués dans le dossier du Club Africain.
Garantir réglementairement la production d’un match et financer commercialement cette production sont deux responsabilités distinctes.
Un club pourrait-il décider de financer directement la production de ses matchs à domicile ?
Sur le principe, les dispositions examinées n’imposent pas que la réalisation technique soit exclusivement assurée par la télévision publique.
Mais une telle opération devrait respecter le cahier des charges de la CAF et être organisée avec les validations nécessaires de la fédération et des parties compétentes.
Financer la réalisation ne signifie pas non plus acquérir les droits de diffusion.
Un club pourrait participer au coût de production de ses rencontres sans pouvoir les commercialiser librement, puisque les droits de la phase de groupes sont centralisés par la CAF.
La télévision nationale face à un changement de modèle
Pendant longtemps, le football tunisien a fonctionné selon un schéma audiovisuel relativement classique.
La télévision publique assurait une grande partie de la diffusion sportive, produisait les rencontres et valorisait son audience à travers ses recettes publicitaires et ses moyens de financement.
Les clubs, de leur côté, bénéficiaient de la visibilité offerte par la diffusion nationale.
Mais les plateformes numériques changent progressivement les rapports économiques.
Les clubs disposent désormais d’une audience directement mobilisable, de leurs propres canaux de communication et parfois de plateformes capables de générer des recettes sans passer par les diffuseurs traditionnels.
Le contenu sportif devient un actif commercial dont la valeur peut être mesurée en abonnements, en transactions et en audiences monétisables.
Dans ce contexte, les télévisions doivent-elles continuer à fonctionner uniquement selon leur modèle historique ?
Une télévision peut être un diffuseur, mais également devenir un prestataire de production audiovisuelle indépendant de l’acquisition des droits commerciaux.
Pourquoi Wataniya Sport ne pourrait-elle pas développer un modèle de paiement à l’acte pour certaines rencontres ?
Le principe pourrait consister à maintenir une offre gratuite relevant de la mission de service public, tout en proposant, lorsque les droits le permettent, des événements premium à travers une plateforme numérique.
Une telle évolution supposerait naturellement un cadre juridique, des accords de droits et une infrastructure technique adaptés.
Autre piste : pourquoi ne pas séparer plus clairement les contrats de production audiovisuelle des contrats d’acquisition des droits ?
Une télévision pourrait être rémunérée pour la qualité de ses prestations techniques, tandis que la valeur commerciale de la retransmission serait négociée séparément.
Ce découplage correspond à la transformation de l’industrie audiovisuelle sportive, où le détenteur des droits, le producteur du signal et le distributeur peuvent être trois acteurs distincts.
Le football change. Qui va financer ses images ?
Le cas du Club Africain n’est finalement qu’un exemple permettant de comprendre une transformation qui concerne tous les clubs tunisiens engagés en compétitions africaines.
Aujourd’hui, le débat porte sur les 350 000 dinars demandés pour la diffusion d’un match préliminaire.
Demain, en cas de qualification, il pourrait porter sur les engagements techniques nécessaires à la phase de groupes, sur l’identité du producteur et surtout sur le financement de la production.
Après les désaccords commerciaux des tours préliminaires, la Télévision tunisienne acceptera-t-elle de conclure un accord de production permettant au Club Africain de garantir les obligations exigées par la CAF ?
Et si aucun accord n’était trouvé, le club serait-il en mesure de mobiliser un autre producteur ?
Le Club Africain pourrait-il financer lui-même la production de ses rencontres à domicile ?
La CAF pourrait-elle effectivement mandater le prestataire portugais évoqué sur Radio Monastir, puis déduire ses prestations des primes financières dues au club ?
Sur combien de matchs et selon quelle base contractuelle serait calculée cette facture pouvant approcher 600 000 dollars ?
La Fédération tunisienne pourrait-elle négocier un accord-cadre de production audiovisuelle bénéficiant à l’ensemble des clubs tunisiens qualifiés, plutôt que de traiter chaque situation individuellement ?
Pourquoi la Télévision tunisienne ne développerait-elle pas une activité de production structurée et facturée indépendamment de ses acquisitions de droits ?
Et pourquoi Wataniya Sport ne pourrait-elle pas expérimenter, lorsque les droits l’autorisent, un paiement par match permettant de diversifier ses revenus ?
Ces interrogations dépassent les relations entre un club et une chaîne de télévision.
Elles concernent la fédération, les clubs, les producteurs audiovisuels, les diffuseurs et tous les acteurs qui participent à la création de valeur autour du football.
Car le véritable enjeu n’est pas seulement de déterminer combien vaut la retransmission d’un match.
Il est aussi de savoir combien coûte la production de ce match, qui supporte la facture et comment cette dépense se répartit dans la chaîne de valeur.
Les clubs cherchent à monétiser davantage leurs audiences. Les plateformes proposent de nouveaux modèles de distribution. Les télévisions doivent repenser leur place.
Et les fédérations restent responsables d’obligations internationales impératives.
Le football tunisien entre dans une nouvelle économie audiovisuelle. Ses modèles de production et de diffusion devront évoluer avec lui.
Parce qu’au bout du compte, vendre les droits TV est une chose.
Produire les images qui leur donnent de la valeur en est une autre.
