Dans une ville d’un peu plus de 113 000 habitants, l’Avenir Sportif de La Marsa continue de défendre un modèle que beaucoup considèrent ailleurs comme trop lourd à porter : celui du club omnisports. Ses comptes 2025-2026 racontent pourtant une autre histoire. Avec 6,66 millions de dinars de recettes et plus de 406 000 DT d’excédent, l’ASM montre que la diversification sportive peut aussi devenir un levier économique.
Pendant des années, l’équation a semblé presque évidente dans le sport tunisien.
Quand les budgets se resserrent, quand les charges augmentent et que les ressources deviennent plus difficiles à sécuriser, le football finit souvent par prendre toute la place.
Les autres sections deviennent alors des centres de coûts qu’il faut réduire, restructurer, parfois mettre en sommeil, avec une priorité presque absolue donnée à l’équipe première.
À La Marsa, on continue pourtant de résister à cette logique.
La délégation de La Marsa, dans le gouvernorat de Tunis, comptait 113 133 habitants lors du recensement 2024.
Un territoire relativement limité à l’échelle d’une grande métropole, mais qui continue de faire vivre sous les mêmes couleurs du football, du tennis, de la natation, du volley-ball, du basket, du handball, de la lutte, de l’athlétisme ou encore des échecs.
On pourrait considérer cette diversité comme un héritage.
Les chiffres de la saison 2025-2026 suggèrent qu’elle peut également être un business model.
6,66 millions de dinars de recettes
Selon les données financières présentées par l’Avenir Sportif de La Marsa pour la saison 2025-2026, les recettes consolidées du club atteignent exactement 6 656 397 DT.
Les dépenses s’établissent à 6 250 330 DT.
L’exercice fait donc apparaître un excédent de 406 067 DT.
Soit l’équivalent d’environ 6,1 % des recettes annuelles.
Pris isolément, le chiffre est déjà intéressant.
Mais la véritable information n’est pas tant que l’AS Marsa termine dans le vert.
Elle se trouve dans la manière dont cet excédent est construit.
Le football reste numéro un. Mais il ne paie pas tout.
Sans surprise, l’équipe première de football constitue le premier centre économique du club.
Elle génère 2,963 millions de dinars de recettes, soit 44,5 % des revenus totaux de l’ASM.
Mais elle représente parallèlement 3,106 millions de dinars de dépenses, soit pratiquement la moitié de toutes les charges du club.
Résultat : un déficit annuel de 142 533 DT.
Ce chiffre n’est pas nécessairement alarmant.
Une équipe première poursuit d’abord des objectifs sportifs, mobilise les rémunérations les plus importantes et supporte des dépenses que d’autres sections n’ont pas.
Il devient en revanche beaucoup plus intéressant lorsqu’on le compare au reste de l’organisation.
Car l’AS Marsa n’a pas besoin que son équipe première soit bénéficiaire pour que le club, lui, le soit.
Et c’est précisément là que son modèle s’éloigne du tout-football.
Les jeunes ramènent presque le football à l’équilibre
Le football des jeunes apporte d’ailleurs une première correction à cette lecture.
La section génère 729 293 DT de recettes pour 618 506 DT de dépenses.
Elle dégage donc un excédent de 110 787 DT.
Si l’on rassemble équipe première et jeunes, tout l’écosystème football représente environ 3,69 millions de dinars de recettes et 3,72 millions de dépenses.
Le déficit n’est alors plus que de 31 746 DT.
Autrement dit, le football pris dans son ensemble fonctionne pratiquement à l’équilibre.
Mais ce n’est toujours pas lui qui explique les 406 000 DT de résultat positif final.
Pour cela, il faut quitter les terrains de football.
La natation génère près de 400 000 DT d’excédent
La première surprise se trouve dans les bassins.
Avec 1 234 418 DT de recettes pour 836 794 DT de dépenses, la natation dégage 397 624 DT d’excédent.
La performance mérite que l’on s’y attarde.
La section représente seulement 18,5 % des recettes du club, mais elle produit à elle seule un excédent presque équivalent au résultat final consolidé de l’ensemble de l’Avenir Sportif de La Marsa.
Son excédent équivaut à environ 32 % de ses revenus.
Cela change complètement la manière de regarder une section sportive.
La natation n’est plus uniquement une discipline que le club maintient pour préserver sa vocation omnisports.
Elle devient une activité capable de générer ses propres ressources, de couvrir ses charges et de dégager un surplus réutilisable par l’ensemble de l’institution.
Et le tennis ajoute 357 000 DT
Même logique sur les courts.
Le tennis constitue même la deuxième activité du club en matière de revenus, devant la natation.
La section génère 1 369 698 DT de recettes, soit un peu plus de 20,5 % du total de l’ASM.
Ses dépenses s’élèvent à 1 012 551 DT.
Résultat : 357 147 DT d’excédent.
Tennis et natation réunis représentent ainsi 2,604 millions de dinars de recettes.
Mais surtout : 754 771 DT d’excédent.
C’est probablement le chiffre le plus important de tout le rapport.
Sans tennis et natation : près de 349 000 DT de déficit
Le raisonnement peut être poussé encore plus loin.
L’AS Marsa termine sa saison à +406 067 DT.
Tennis et natation apportent ensemble +754 771 DT.
Cela signifie que, toutes choses égales par ailleurs, sans ces deux sections, les autres activités du club afficheraient un déficit cumulé proche de 349 000 DT.
Le chiffre résume presque à lui seul le modèle économique marsois.
Dans beaucoup d’organisations sportives, les disciplines secondaires sont perçues comme des activités que le football doit financer.
À La Marsa, sur cet exercice, c’est pratiquement l’inverse.
Deux disciplines hors football contribuent directement à la rentabilité de l’ensemble.
Et c’est ici que l’ASM devient un cas particulièrement intéressant pour le sport tunisien.
L’omnisports n’est plus seulement une tradition
Historiquement, les grands clubs tunisiens ont souvent été construits comme des institutions omnisports.
Mais au fil des décennies, le poids économique, médiatique et populaire du football a progressivement changé les priorités.
Le réflexe paraît logique.
Le football concentre les audiences, les sponsors, les transferts, la billetterie et l’essentiel de la conversation médiatique.
Les ressources disponibles sont donc naturellement aspirées par lui.
Face à des déficits, la tentation est encore plus forte : concentrer l’argent sur l’équipe première et considérer les autres sections comme secondaires.
Les comptes de l’AS Marsa posent une question différente : et si réduire l’omnisports pouvait parfois signifier supprimer une partie des revenus du club ?
À La Marsa, tennis et natation ne diminuent pas la rentabilité du modèle.
Ils l’améliorent.
Toutes les sections ne sont évidemment pas rentables
Cela ne signifie pas pour autant que l’ensemble du dispositif fonctionne sans pertes.
Le volley-ball génère 243 204 DT de recettes pour 366 530 DT de dépenses, soit un déficit de 123 326 DT.
Le handball affiche -38 036 DT.
Le basket termine à -23 756 DT.
La lutte affiche -15 680 DT, tandis que l’athlétisme, les échecs et le kung-fu restent également déficitaires à une échelle plus réduite.
À cela s’ajoutent 110 784 DT de dépenses administratives.
La vocation d’un club omnisports n’est cependant pas nécessairement que chacune de ses disciplines dégage un bénéfice chaque saison.
La vraie question est plutôt de savoir si le portefeuille d’activités, pris dans son ensemble, construit un équilibre durable.
Et sur 2025-2026, la réponse apportée par les comptes de l’ASM est positive.
Une logique de portefeuille
C’est finalement une manière presque entrepreneuriale de regarder un club omnisports.
Toutes les activités ne possèdent pas le même niveau de maturité.
Toutes ne disposent pas du même potentiel commercial.
Certaines consomment des ressources.
D’autres en génèrent.
Mais l’ensemble partage une marque, une histoire, des infrastructures, une communauté et un territoire.
Dans cette logique, la natation et le tennis jouent le rôle de véritables moteurs économiques.
Le football apporte la visibilité et la puissance de marque.
Les jeunes génèrent des revenus tout en alimentant la formation sportive.
Et les autres disciplines prolongent la présence de l’ASM auprès de publics différents.
L’addition peut devenir plus puissante que chacune de ses composantes.
113 000 habitants, plusieurs marchés
Cette logique prend encore davantage de sens quand on revient à La Marsa elle-même.
Avec un peu plus de 113 000 habitants, le territoire marsois conserve une offre sportive particulièrement diversifiée autour d’une seule institution.
Le club peut ainsi toucher plusieurs marchés à l’intérieur d’une même communauté.
Le supporter de football.
Le jeune inscrit dans une académie.
La famille qui pratique la natation.
Le joueur de tennis amateur.
L’entreprise intéressée par certains profils de pratiquants.
La marque souhaitant toucher les familles.
Ou encore un sponsor qui souhaite associer son nom à plusieurs disciplines au lieu d’acheter uniquement une présence sur un maillot de football.
C’est probablement là que se trouve la prochaine étape.
L’ASM possède déjà les activités.
Elle possède déjà les communautés.
Elle possède déjà une marque historique.
Reste à transformer davantage cet ensemble en plateforme commerciale commune.
Le sponsoring pourrait être pensé différemment
Dans un modèle traditionnel, chaque section cherche son budget et ses partenaires.
Un club véritablement intégré pourrait aller plus loin.
Pourquoi vendre uniquement le football quand un partenaire pourrait accéder au tennis, à la natation, aux jeunes, au volley ou au basket ?
Pourquoi ne pas proposer des partenariats construits autour de certaines cibles plutôt qu’autour d’une seule discipline ?
Familles. Jeunesse. Sport féminin. Performance. Santé. Lifestyle. Territoire.
L’AS Marsa pourrait alors vendre non plus seulement des équipes, mais un écosystème sportif.
Et économiquement, cette nuance est importante.
Plus une organisation dispose de communautés différentes, plus elle multiplie ses opportunités de revenus et plus elle réduit sa dépendance à une seule activité.
Le Stade Tunisien avait déjà montré une partie de cette logique
Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que les comptes d’un club tunisien font apparaître la capacité d’activités hors équipe première à créer de la valeur.
L’analyse publiée par SportBusiness sur le Stade Tunisien montrait notamment le rôle joué par l’académie de football et l’école de natation dans le financement de leurs activités respectives.
Mais l’AS Marsa pousse cette logique plus loin.
Ici, deux disciplines hors football ne se contentent pas d’atteindre l’équilibre.
Elles contribuent directement au résultat consolidé du club.
C’est une différence majeure.
Le contre-modèle du tout-football
L’AS Marsa reste évidemment un club de football.
Son équipe première demeure sa principale vitrine et sa première activité économique.
Personne ne prétend que le tennis ou la natation remplaceront l’importance sportive, populaire ou médiatique du football.
Mais ses comptes 2025-2026 démontrent quelque chose de différent.
Un club n’est pas obligé de choisir entre performance footballistique et identité omnisports.
Et surtout, maintenir plusieurs disciplines n’est pas nécessairement une charge qu’il faudrait supporter par nostalgie.
Bien structurées, certaines peuvent devenir de véritables centres de création de valeur.
À La Marsa, la démonstration tient en quelques chiffres :
- 6,656 millions de dinars de recettes
- 6,250 millions de dinars de dépenses
- 406 067 DT d’excédent
- 754 771 DT d’excédent générés par le tennis et la natation
- Près de 349 000 DT de déficit théorique sans ces deux sections
Alors qu’une grande partie de l’économie du sport tunisien continue naturellement de graviter autour du football, une ville de 113 000 habitants rappelle finalement une idée ancienne avec des chiffres très modernes :
la force d’un grand club peut aussi venir de tout ce qu’il construit autour du football.
