Impact économique des compétitions sportives : pourquoi la Tunisie doit passer à l’offensive

0
Share

L’impact économique des compétitions sportives ne se limite pas aux recettes des stades. Hôtels, restaurants, transports, commerces, prestataires, médias et sponsors profitent également de l’activité générée par ces événements. De la Coupe du monde 2026 aux Jeux olympiques de Paris 2024, les chiffres démontrent que l’accueil d’une compétition peut devenir un véritable levier de développement économique, touristique et territorial. Une réalité qui devrait pousser la Tunisie à retrouver une véritable ambition dans ce domaine.

Lorsqu’une candidature à l’organisation d’une compétition sportive est évoquée en Tunisie, le débat commence presque toujours par son coût.

Combien faudra-t-il investir dans les infrastructures ? Quel budget sera consacré à la sécurité, au transport et à l’hébergement des délégations ? L’État peut-il supporter une dépense supplémentaire ?

Ces questions sont légitimes. Mais elles ne représentent qu’une partie de l’équation.

Une compétition sportive est également un produit touristique, commercial, médiatique et territorial. Elle attire des délégations, des supporters et des journalistes. Elle génère des nuitées, augmente la consommation, mobilise des entreprises locales et offre une visibilité internationale au pays organisateur.

L’enjeu n’est donc plus seulement de connaître le coût de l’événement. Il faut mesurer toute l’activité économique que celui-ci peut créer.

L’impact économique des compétitions sportives dépasse largement les stades

Le stade constitue la partie la plus visible d’une compétition, mais il ne représente qu’un maillon de son écosystème économique.

Les hôtels accueillent les athlètes, les délégations, les officiels, les médias et les supporters. Les restaurants, les cafés et les commerces bénéficient d’une fréquentation supplémentaire. Les compagnies aériennes, les taxis, les loueurs de véhicules et les transports collectifs profitent de l’augmentation des déplacements.

En parallèle, les agences événementielles, les sociétés de sécurité, les producteurs audiovisuels, les fournisseurs de matériel, les imprimeurs et les entreprises technologiques obtiennent de nouveaux marchés.

Les marques disposent également de nouvelles plateformes de sponsoring et d’activation. Les médias développent leurs audiences et les villes hôtes profitent d’une exposition internationale qu’elles devraient, en temps normal, acheter à travers des campagnes de communication touristique.

Une compétition sportive ne se déroule donc jamais uniquement sur un terrain. Elle active simultanément plusieurs secteurs de l’économie.

Mondial 2026 : près de 400 000 établissements associés à l’événement

La Coupe du monde 2026 organisée aux États-Unis, au Canada et au Mexique a fourni une nouvelle illustration de cette capacité à générer de l’activité au-delà des enceintes sportives.

Selon la FIFA, près de 400 000 établissements, dont des restaurants, hôtels, pubs, clubs et bars, ont participé au dispositif de retransmission publique non commerciale du tournoi. Ces lieux ont pu diffuser les rencontres dans le respect des règles établies par l’instance internationale.

Chaque match s’est ainsi transformé en plusieurs milliers de rendez-vous commerciaux simultanés. Les établissements ne vendaient pas directement l’accès aux retransmissions, mais ils pouvaient convertir la fréquentation créée par les rencontres en consommation de repas, de boissons, de nuitées ou de services.

Le véritable impact du Mondial ne s’est donc pas limité aux villes hôtes, aux détenteurs de billets ou aux espaces d’hospitalité. Il s’est diffusé dans un réseau économique beaucoup plus large.

Une étude réalisée par la FIFA et l’Organisation mondiale du commerce estimait que la Coupe du monde 2026 pouvait générer jusqu’à 80,1 milliards de dollars de production économique mondiale, contribuer à hauteur de 40,9 milliards de dollars au PIB et soutenir environ 824 000 emplois. Ces données restent des estimations économiques et devront être confrontées aux résultats définitifs du tournoi.

Elles montrent néanmoins l’ampleur de l’écosystème mobilisé par une grande compétition : tourisme, hébergement, restauration, transport, construction, commerce, communication, sécurité, technologies et production audiovisuelle.

Qatar 2022 : jusqu’à 1 % du PIB généré à court terme

La Coupe du monde 2022 constitue un autre exemple de l’impact économique des compétitions sportives.

Selon le Fonds monétaire international, les dépenses touristiques des visiteurs et les revenus audiovisuels associés au tournoi ont représenté entre 2,3 et 4,1 milliards de dollars.

En valeur ajoutée brute, leur contribution est estimée entre 1,6 et 2,4 milliards de dollars, soit entre 0,7 % et 1 % du PIB du Qatar en 2022.

Environ un million de visiteurs sont arrivés au Qatar durant la compétition. Près de 300 000 d’entre eux auraient séjourné dans des pays voisins du Golfe avant d’effectuer leurs déplacements vers les stades, créant ainsi des retombées régionales au-delà du seul territoire qatari.

Le Qatar n’a donc pas uniquement organisé quatre semaines de football.

Le pays a utilisé la Coupe du monde pour développer son économie non liée aux hydrocarbures, accélérer la modernisation de ses infrastructures et améliorer son positionnement comme destination touristique et événementielle. Le FMI souligne également que les infrastructures créées et la visibilité obtenue peuvent soutenir la diversification économique du pays sur le long terme.

Cet exemple montre qu’un événement sportif peut servir une stratégie nationale qui dépasse largement le résultat sportif ou l’affluence enregistrée dans les stades.

Russie 2018 : un impact estimé à 14,5 milliards de dollars

À l’issue de la Coupe du monde 2018, le comité d’organisation russe avait estimé l’impact cumulé du tournoi à 952 milliards de roubles, soit environ 14,5 milliards de dollars, pour la période comprise entre 2013 et 2018.

Ce calcul prenait notamment en compte les investissements dans les infrastructures, les dépenses touristiques et l’activité créée pendant la préparation puis le déroulement du tournoi. Le rapport estimait également que l’événement avait soutenu jusqu’à 315 000 emplois par an sur cette période.

Ces chiffres provenaient cependant des organisateurs et ne correspondaient pas à un bénéfice net directement encaissé par l’État russe.

La Banque centrale de Russie avait retenu une lecture macroéconomique plus prudente, estimant que la Coupe du monde avait contribué entre 0,1 et 0,2 point de pourcentage à la croissance annuelle du PIB au deuxième trimestre 2018.

La différence entre ces deux évaluations rappelle une règle importante : les retombées économiques annoncées autour des grands événements doivent toujours être analysées selon leur méthodologie.

Il faut distinguer l’activité économique brute, les dépenses engagées, les effets indirects et le bénéfice net réel pour le pays organisateur.

Mais même avec cette prudence, l’événement a bien stimulé la consommation, le tourisme, les investissements et l’activité de nombreux prestataires.

Paris 2024 : 7,1 milliards d’euros d’impact économique

Les Jeux olympiques et paralympiques de Paris 2024 offrent un exemple particulièrement pertinent, car leur impact a été évalué après l’événement.

Selon l’étude ex-post menée par EY pour le ministère français des Sports, les Jeux ont généré environ 5,65 milliards d’euros d’impact économique direct à travers la construction, l’organisation et les dépenses touristiques.

En intégrant les effets indirects et induits, l’impact économique total a été estimé à 7,1 milliards d’euros.

Le seul impact touristique direct s’est élevé à environ 1,06 milliard d’euros, selon une estimation fondée notamment sur une enquête réalisée auprès de 110 000 détenteurs de billets.

Cette évaluation n’intégrait pas encore les effets économiques futurs liés à l’héritage des Jeux entre 2025 et 2034. Selon les scénarios établis avant la compétition, cette phase pourrait représenter entre 523 millions et 1,85 milliard d’euros supplémentaires, même si ces projections doivent encore faire l’objet d’une analyse complète.

Paris 2024 montre également qu’il est possible de limiter les risques financiers en utilisant largement des installations existantes ou temporaires, plutôt qu’en construisant systématiquement de nouvelles infrastructures difficiles à rentabiliser après l’événement.

Pourquoi la Tunisie doit développer le tourisme sportif

La Tunisie ne dispose évidemment pas des moyens financiers nécessaires pour organiser immédiatement une Coupe du monde ou des Jeux olympiques.

Mais elle n’a pas besoin d’accueillir un méga-événement pour profiter de l’impact économique des compétitions sportives.

Une Coupe d’Afrique, une compétition arabe, un championnat méditerranéen, un tournoi international de jeunes ou un championnat continental de handball, de basketball, de volleyball ou de sports individuels peut déjà générer des milliers de nuitées et mobiliser des centaines de prestataires.

La Tunisie possède plusieurs avantages pour développer le tourisme sportif : une proximité avec l’Europe, une capacité hôtelière importante, une expérience dans l’accueil des délégations, des infrastructures déjà disponibles et des coûts potentiellement compétitifs.

Le potentiel devient encore plus intéressant lorsque les événements sont programmés en dehors de la haute saison touristique.

Une compétition organisée en automne, en hiver ou au début du printemps peut contribuer à remplir les hôtels durant les périodes creuses. Elle peut également créer de l’activité dans plusieurs régions plutôt que de concentrer toutes les retombées dans la capitale.

Tunis, Hammamet, Sousse, Monastir, Mahdia, Sfax, Tabarka ou Djerba peuvent accueillir différents types d’événements selon leurs infrastructures, leur capacité hôtelière et leur positionnement touristique.

Le sport pourrait ainsi devenir un véritable outil de désaisonnalisation du tourisme tunisien.

Passer d’une candidature sportive à un projet économique

L’organisation d’une compétition ne devrait plus être considérée comme le projet exclusif d’une fédération ou du ministère chargé des Sports.

Une candidature doit réunir les acteurs du sport, du tourisme, du transport, de la culture, des collectivités locales et du secteur privé.

Avant de déposer un dossier, les décideurs doivent être capables d’évaluer le nombre de délégations attendues, les nuitées pouvant être générées, les visiteurs étrangers ciblés, les régions concernées, les marchés accessibles aux entreprises tunisiennes et la visibilité médiatique offerte au pays.

Ils doivent également identifier les partenaires privés susceptibles de financer une partie de l’événement et les offres commerciales pouvant être proposées aux supporters.

Sans cette approche, la compétition reste une dépense sportive.

Lorsqu’elle est intégrée à une stratégie globale, elle devient un projet économique et territorial.

Les compétitions régionales peuvent offrir le meilleur rendement

La Tunisie ne doit pas concentrer toute son attention sur les événements mondiaux.

Une compétition africaine, arabe ou méditerranéenne bien organisée peut produire un rendement économique plus cohérent qu’un méga-événement exigeant des investissements disproportionnés.

La valeur créée ne dépend pas uniquement de la taille ou du prestige de la compétition. Elle dépend de la capacité des organisateurs à connecter l’événement à l’économie locale.

Un championnat africain organisé dans une zone touristique, accompagné de packages de voyage, d’offres hôtelières, de fan zones, de circuits culturels et de partenariats avec les commerçants peut générer davantage de retombées qu’un tournoi plus prestigieux mais totalement isolé de son territoire.

La Tunisie devrait donc établir un véritable portefeuille des compétitions qu’elle souhaite attirer au cours des cinq ou dix prochaines années.

Chaque candidature devrait être évaluée selon son coût, son potentiel touristique, les infrastructures nécessaires, le nombre de visiteurs attendu et les retombées économiques estimées.

Organiser des événements sportifs, mais surtout mesurer leurs retombées

Défendre l’organisation de compétitions internationales ne signifie pas accepter toutes les candidatures ou tous les budgets.

Un événement mal dimensionné peut entraîner des dépassements de coûts, la construction d’équipements sous-utilisés et des retombées inférieures aux annonces initiales.

La bonne stratégie consiste à privilégier les compétitions adaptées aux capacités du pays, à utiliser les infrastructures existantes et à rechercher systématiquement des financements privés.

Après chaque événement, un bilan devrait présenter le budget public et privé engagé, le nombre de visiteurs accueillis, les nuitées générées, les dépenses touristiques, les contrats attribués aux entreprises locales, les emplois mobilisés et l’audience médiatique obtenue.

Cette méthode permettrait de distinguer un investissement économique pertinent d’une simple opération de communication.

L’impact économique des compétitions sportives doit devenir une priorité nationale

La Coupe du monde 2026, le Mondial 2022 au Qatar, la Coupe du monde 2018 en Russie et les Jeux olympiques de Paris 2024 délivrent tous le même enseignement.

Une compétition sportive ne se joue jamais uniquement dans les stades.

Elle se joue également dans les hôtels, les restaurants, les aéroports, les taxis, les commerces, les agences de voyages, les entreprises événementielles, les médias et les espaces publics.

Pour la Tunisie, attirer davantage de compétitions africaines, arabes, méditerranéennes et internationales ne devrait donc plus être considéré comme une ambition sportive secondaire.

Cela doit devenir un axe de développement économique, touristique et territorial.

La question ne doit plus seulement être : « Combien coûtera l’organisation ? »

La véritable question est désormais : « Combien d’activité, de nuitées, d’emplois et de business pouvons-nous créer autour de cette compétition ? »

 

Articles Similaires
Laisser un commentaire